Et si l’intermittence était l’avenir du salariat ?

Le salariat était parfaitement adapté à l’usine du XXe siècle. Il correspond de moins en moins à l’organisation de la production du XXIe siècle… et aux aspirations de ceux qui travaillent. Sommes-nous prêts à changer ?

Ils sont là, au bord de la mer. Ils discutent de la meilleure façon de faire circuler l’eau tout en évitant ses dégâts. L’un veut bâtir un nouveau muret. L’autre entend au contraire élargir les passages. Un troisième propose un canal provisoire. Le quatrième dessine des écluses. Le cinquième, celui qui a fait l’ENA, propose une mécanique sophistiquée avec des tuyaux, des vannes, des barrières, des compteurs. Le temps, lui, coule sans bruit. Et personne ne voit arriver une énorme vague…

Le chômage est redevenu la première angoisse du peuple

C’est exactement ce qui est en train de se passer en France. Le chômage est redevenu la première angoisse du peuple. Les gouvernants, leurs opposants, les partenaires sociaux d’hier débattent de la meilleure façon de relancer l’emploi. Mais le travail change. Il change en profondeur. Il va changer dans les années qui viennent comme jamais depuis la dernière révolution industrielle. Encourager l’emploi sans voir ce bouleversement à venir, c’est ne pas voir la vague. Ou pour prendre une autre image, c’est fabriquer une robe de fillette en oubliant que la fillette est devenue une ado en pleine croissance.

Depuis l’époque où Eve croqua la pomme et nous chassa ainsi du jardin d’Eden, nous sommes donc condamnés au travail. Un travail qui a pris différentes formes au cours du temps. La cueillette et le travail indépendant de toute éternité, et puis l’esclavage, le servage, le fermage, l’artisanat, le métayage… A partir du XIXe siècle, le salariat commence à s’imposer. Ce n’est pas par hasard : il répond parfaitement aux exigences de la production industrielle, qui devient dominante dans la première moitié du XXe siècle. Des ouvriers payés pour effectuer une tâche répétitive, définie, avec une rémunération et une durée fixées au préalable, dans un lieu donné (ce qui, au passage, facilitait l’organisation des grèves). Le travail s’inscrit alors dans un « emploi », dont les conditions s’améliorent au fil des gains de productivité et des luttes sociales, ou se dégradent lors des crises.

Sauf que la production, elle, a complètement changé. La proportion d’ouvriers dans la population active a chuté de moitié en un demi-siècle, tombant à 20%. L’industrie fait à peine plus du dixième de l’activité. La production matérielle et les tâches répétitives sont de plus en plus souvent accomplies par des machines. Les entreprises ne fonctionnent plus du tout de la même manière : leurs frontières sont mouvantes, elles sollicitent davantage des ressources extérieures avec les technologies de l’information, elles forment des équipes au gré de leurs projets pour quelques jours ou quelques mois, elles n’ont plus besoin d’avoir tous leurs employés sur place.

Plus de 2 millions d’hommes et de femmes exercent plusieurs activités

Salariat
Eyrolles – Sociétal 2015

Dans l’ouvrage collectif « Sociétal 2015 », paru chez Eyrolles, Denis Pennel va jusqu’à poser la question : « Vers la fin du salariat ? ». L’interrogation de ce fin observateur du monde du travail, directeur général de la confédération mondiale des agences d’intérim, peut paraître précoce dans un pays qui compte dix fois plus de salariés que d’indépendants (24 millions contre 2,6 millions). Mais le modèle est moins monolithique qu’il n’y paraît. Un salarié sur trois n’est pas en CDI, le contrat typique de l’ère industrielle. Un salarié sur deux travaille parfois le samedi. Plus de 2 millions d’hommes et de femmes exercent plusieurs activités (salarié et non salarié, multi-employeurs, etc. ). A en croire les chiffres publiés récemment par l’Insee, le nombre d’indépendants a progressé l’an dernier tandis que le nombre de salariés a diminué. Aux Etats-Unis, un actif sur quatre n’est pas salarié.

« Les chômeurs n’ont qu’à créer leur emploi » – Raymond Barre en 1978

Cette montée (ou plutôt cette remontée) du travail indépendant est souvent présenté en France comme un choix par défaut, voire un terrifiant recul social. « Les chômeurs n’ont qu’à créer leur emploi », avait lancé le Premier ministre Raymond Barre en 1978. Mais beaucoup d’hommes et de femmes aspirent à travailler autrement. Un sur deux aimerait travailler à la maison. Les deux tiers des salariés à temps partiel disent l’avoir choisi. Et beaucoup de ceux qui ont quitté le salariat affirment qu’il n’y reviendraient pour rien au monde, même s’ils comptent souvent davantage leurs sous et moins leurs heures.

le régime des intermittents du spectacle pourrait bien préfigurer l’avenir de l’assurance-chômage

Cette formidable mutation du travail soulève bien sûr des myriades de questions. D’abord, il y a les abus. Ensuite, il y a les difficultés des peu qualifiés à s’organiser dans ce monde nouveau, à prendre en main leur destinée, et le stress généré par une instabilité professionnelle plus grande. A l’échelle collective, toute la protection sociale est fondée en France sur le postulat d’une population employée à temps plein dans le même cadre. Le passage du privé au public, ou du salariat au travail indépendant, est par exemple sanctionné par une retraite sérieusement amputée. A condition d’être rééquilibré, le régime des intermittents du spectacle pourrait bien préfigurer l’avenir de l’assurance-chômage… Se pose aussi la capacité des entreprises et de leurs dirigeants à passer réellement au management par projet, à susciter la loyauté chez leurs salariés, à basculer d’une exigence de moyens (présence sur place) à une exigence de résultats (tâche réellement accomplie), à exprimer leur reconnaissance du travail. Il y a enfin un formidable défi pour les politiques, qui devront adapter le cadre légal et réglementaire au travail de demain comme ils l’ont fait pour le travail d’hier.

Ils discutent toujours sur la plage. La vague avance toujours. Elle risque de les submerger. Et nous avec ?

Jean-Marc Vittori – Les Echos

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